Syndicat général de l'Éducation nationale et de la Recherche publique
| 20 janvier 2010
Les évaluations nationales du CM2 ont-elles un sens ? D’après une dépêche AFP et suite à la suspension d’un collègue de Haute VienneLes syndicats de profs dénoncent le test auquel sont soumis les élèves de CM2. Ils le jugent absurde et inefficace. Jusqu’au 22 janvier, les 790 000 élèves de CM2 que dénombre la France vont plancher sur des évaluations nationales. Suite aux protestations suscitées l’an passé lors de leur mise en application, ces tests ont subi quelques modifications. Malgré un climat apaisé, de nombreuses voix persistent à dénoncer l’utilité de l’examen. Ce mardi, un professeur « désobéisseurs » a même été suspendu. Refusant d’évaluer ses élèves selon l’organisation du ministère, il avait prévu d’étaler ses tests sur trois semaines et non sur trois jours. Premier point de discorde. Les enfants passent le test en plein milieu de leur année scolaire, six mois avant la fin du primaire. Et malgré les changements apportés aux évaluations cette année, trois syndicats, le SNUipp-FSU, le SE-UNSA, le SGEN-CFDT, ont envoyé, le 6 janvier, une lettre au ministre de l’Éducation Luc Chatel. S’ils affirment soutenir la tenue d’une évaluation, ils réclament aussi comme de nombreux enseignants du primaire, une transformation de l’examen en profondeur. Un test 6 mois avant la fin du primaire, est-ce efficace ? Jean-Michel Blanquert, directeur général de l’enseignement scolaire, défend le choix du ministère : « Nous n’avons pas trouvé meilleure date pour le moment : en janvier, les élèves ont eu le temps d’acquérir un grand nombre de connaissance. Et cela laisse le temps de réagir si l’on s’aperçoit qu’un élève est en difficulté. » Pour un directeur d’école primaire située en ZEP, qui s’exprime anonymement (devoir de réserve oblige) l’argument n’a pas de poids : « L’évaluation organisée jusqu’en 2005 à l’entrée en sixième, aujourd’hui supprimée, était plus judicieuse. Les professeurs pouvaient se servir des résultats pour ajuster leur programme dès le début de l’année scolaire. Il serait mieux d’organiser le test au début du CM1. » D’après lui, le teste crée même un grand malaise parmi les enseignants de son école : « Si l’on s’aperçoit au milieu de l’année que certains points n’ont pas été assimilés, cela signifie qu’il faudra les inclure au programme du second semestre, déjà bien chargé. A un moment, il faudra faire des choix… » Le test désavantage certains élèves Selon les trois syndicats et un grand nombre d’enseignants, les questions posées ne tiennent pas compte des différences de niveau existant entre les écoles. De quoi désavantager encore certains élèves. Stéphanie Valmaggia, responsable du secteur premier degré au FSA-UNSA, témoigne : « Les élèves sont interrogés sur les mêmes sujets, au même moment, partout en France. Il est cependant évident que les enseignements abordés depuis la rentrée n’auront pas été les mêmes dans une classe du centre-ville de Toulouse et dans une ZEP de Bobigny. » L’évaluation a été améliorée depuis l’an dernier Lors de la création de cette évaluation, les instituteurs avaient dénoncé bon nombre de défauts. Le gouvernement s’est efforcé de gommer certains d’entre eux. Exit le système de notation binaire. L’année dernière, l’enfant devait répondre juste à 9 questions sur 10 pour obtenir la mention “connaissance acquise” à l’exercice. Les autres échouaient directement. Il n’y avait donc aucune différence faite entre un élève qui avait eu 0/10 ou 8/10 à l’examen ! Des enfants interrogés sur des points pas encore abordés « Le niveau a été réajusté », affirme, côté ministère, Jean-Michel Blanquert. L’an passé, l’évaluation avait été estimée trop difficile par rapport aux compétences moyennes des élèves de CM2. « Les enfants devaient analyser un texte très complexe, accompagné de questions de compréhension que beaucoup n’ont pas compris », dénonce Stéphanie Valmaggia. « Certains professeurs en sixième ont affirmé que leurs élèves n’auraient même pas pu y répondre. » L’exercice n’a pas été forcément bien vécu par les élèves. Une enseignante normande qui a fait passer l’examen l’an passé confirme : « Comme l’évaluation les interrogeait sur des points qui n’avaient pas encore été abordés en classe, les élèves ont pris peur, persuadés de ne pas être à la hauteur » Face à ces inquiétudes, le directeur général de l’enseignement scolaire est ferme : « Les questions ne portent que sur des thèmes devant être abordés avant janvier. » Mais selon les enseignants que nous avons contactés, il est encore trop tôt pour juger de cet effort annoncé. « Une évaluation en parfaite cohérence avec les réformes du gouvernement » Jean-Michel Blanquert ne s’en cache pas : « L’évaluation a été mise en place un semestre après la création de l’aide personnalisée, qui a fait son apparition au début de l’année scolaire 2009. Les évaluations peuvent détecter les élèves qui rencontrent des problèmes. Ceux-ci bénéficient par la suite d’un suivi individuel et des stages intensifs gratuits pendant le printemps et l’été. » Pour le directeur d’école située en ZEP, cela sonne le glas de l’évaluation : « L’aide personnalisée est un échec : elle est organisée la plupart du temps le soir, les enfants sont fatigués. Ces deux heures hebdomadaires ne sont absolument pas productives. Nous avons l’impression que ces tests ne servent qu’à vanter les réformes du gouvernement, sans pour autant avoir un quelquonque intérêt pour les enfants. » Désaccord sur les résultats : sont-ils exploitables ? En raison de l’opposition de certains enseignants en 2009, la question de la véracité des résultats publiés par le gouvernement se pose : de nombreux professeurs avaient refusé de faire passer les tests ou ne les ont pas transmis au gouvernement. « Comme les questions n’abordaient pas toujours des sujets vus en classe, nous avons décidé de ne pas utiliser les résultats », confirme l’enseignante normande. Si le gouvernement avance que 70 % des évaluations ont été exploitables, le SE-UNSA affirme pour sa part que seules 30 % d’entre elles ont été renvoyées au ministère. Si les évaluations semblent plus adaptées cette année, les instituteurs attendent la fin de la semaine pour se prononcer. …………………………………………… Gilles Lehmann est-il un homme dangereux ? L’Inspection académique de Haute-Vienne a suspendu brutalement un enseignant, Gilles Lehmann, au prétexte qu’il ne respectait pas le protocole de l’évaluation de CM2. C’est un fait sans précédent qui s’est produit dans la modeste école de Condat sur Vienne (Haute-Vienne) (12 classes), lundi 18 janvier. Lundi matin, l’IEN de secteur et l’inspecteur d’académie adjoint sont arrivés dans l’école, ont demandé à Gilles Lehmann s’il allait appliquer le protocole des évaluations de CM2 et devant son refus l’ont immédiatement suspendu. Un remplaçant est venu faire classe à sa place. L’inspection académique lui reproche de ne pas respecter le protocole de l’évaluation de CM2, qui commençait officiellement lundi. Dans la lettre officielle qui lui a été remis, on lui reproche de fausser ainsi les résultats de l’évaluation et de "désorganiser le service public". En effet, Gilles Lehmann a décidé d’étaler sur trois semaines cette évaluation (au lieu de 3 jours) et il effectue les exercices lors de l’aide personnalisée, un autre dispositif qu’il ne respecte donc pas. Il ne s’en cache pas : il a signé l’appel des "200 désobéisseurs". Une évaluation contestée. L’évaluation de CM2 avait été largement rejetée en 2009 par de nombreux enseignants qui contestaient son protocole et sa finalité, au point que le ministère avait fini par reconnaître qu’un pourcentage important de résultats n’étaient pas remontés, sans parler de tous ceux qui étaient faussés. En décembre les "désobéisseurs" avaient appelé à refuser l’évaluation. Début janvier, les trois principaux syndicats dont le Sgen-CFDT avaient demandé au ministre de suspendre l’évaluation projetée et ont donné aux enseignants des consignes (ne pas faire passer d’exercices correspondant à des notions non étudiées depuis le début de l’année) qui ne respectent pas le protocole de l’évaluation. Comme elles sont suivies par bien d’autres enseignants que G Lehmann, la sanction qui lui tombe dessus semble bien injuste. Gilles Lehmann nous a fait part de sa surprise. "Cette décision me parait absurde et disproportionnée. Cela montre qu’il n’y a plus de discussion possible dans l’éducation nationale. On est plus des enseignants mais des fonctionnaires. Or c’est insupportable pour un enseignant d’autant qu’un fonctionnaire ce n’est pas forcément quelqu’un qui oublie de réfléchir". Le procédé est surprenant. On suspend généralement en urgence un pédophile ou quelqu’un qui met en danger les élèves, pas quelqu’un qui a un différent sur l’application d’une consigne officielle. Pour ses amis de l’appel des 200, c’est "Limoges sous Vichy". "Cet acte odieux est sans précédent depuis l’époque de Vichy", écrivent-ils. "L’Inspecteur d’Académie fait du zèle dans la répression des enseignants quitte à sortir de la légalité et à risquer une nouvelle condamnation de l’Etat par un tribunal administratif". La sanction n’a donc pas refroidi le zèle des 200. Elle a créé autour de Gilles Lehmann un mouvement de sympathie. Il a reçu des lettres de soutien de parents et sait pouvoir compter sur les sections syndicales de Haute-Vienne du Snuipp, du Sgen-CFDT et de l’Unsa. Tous vont appeler à une manifestation devant l’I.A. vendredi 22 janvier à 17h pour accompagner G Lehmann devant l’Inspecteur d’Académie ! Dans son livre, paru le 14 janvier, Alain Refalo, un des dirigeants du mouvement des désobéisseurs, explique que "la désobéissance pédagogique trouve sa légitimité dans l’affirmation d’une exigence éthique et morale" et que "l’administration en sanctionnant durement, reconnaît que cette action l’inquiète… Tout l’enjeu est alors de rendre cette répression dérisoire pour permettre la poursuite du mouvement. C’est pourquoi la fermeté face à la répression est décisive". Pour avoir sanctionné des enseignants qui se déclaraient en désobéissance, Xavier Darcos a réussi à faire naître un mouvement qui regroupe maintenant 3 000 enseignants. Non seulement la peur n’a pas fait fuir les militants mais l’Etat étant régulièrement condamné en justice pour des sanctions qui sont légalement apparues comme arbitraires, il a levé un grand mouvement de sympathie au bénéfice de ces enseignants. Gilles Lehmann, lui, estime qu’on lui fait un procès en hérésie. Il faut bien dire qu’avec Gilles Lehmann une nouvelle étape risque d’être franchie. En suspendant de façon aussi brutale ce professeur des écoles, l’Inspection académique de la Haute-Vienne pose à tous les enseignants une question identitaire. Sont-ils des fonctionnaires soumis à l’obéissance passive ? Sont-ils des éducateurs ? Si l’on ne peut pas apprendre sous la contrainte, peut-on enseigner dans la sujétion ? L’homme dangereux est-il bien Gilles Lehmann ? Communiqué Résistance pédagogique Luc Chatel : finissons-en avec les procès en sorcellerie pédagogique Sur l’ouvrage d’Alain Refalo
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